« Splic... Splic... Splic ... » ... tel était le bruit monotone qu'il entendait depuis maintenant plus d'une demi heure qu'il marchait sous cette pluie si fine et glacée qu'il avait l'impression que chaque goutte atteignant une partie de sa peau nue dépassant de sa cape lui transperçait les bras et les mains comme une minuscule lame acérée. Au dessus de lui, un sifflement strident retentit, comme pour protester contre ce temps peu engageant. N'y prêtant pas attention, le jeune homme s'arrêta sur le sentier détrempé. Devant lui se dressait un haut portail en fer forgé, qui, martelé par la pluie, produisait un petit bruit métallique presque continu. Il était encadré des deux côtés de plusieurs arbres si serrés les uns contre les autres, si hauts et larges, que le sol en dessous était complètement sec, le feuillage touffu du bois ne laissait pas passer une seul goutte de cette pluie glaçante. Au delà du portail, le sentier continuait et finissait par s'enfoncer entre les arbres, ne trouvant plus de passage à découvert dans cette forêt. Un nouveau sifflement retentissant au dessus de sa tête, le jeune homme, entièrement dissimulé par sa cape de voyage, tendit lentement son bras, l'offrant en pâture à la pluie. Ce bras à la peau d'une couleur si blanche fut, à peine découvert, rendu rouge sous le coup de la pluie qui le martelait. Sa main rougie rencontra le métal froid du portail, et actionnant la poignée, en poussa le battant qui s'ouvrir de lui même largement, poussé par la pluie et un brusque coup de vent, sans un bruit, sans ce grincement à glacer le sang qui se fait entendre tellement souvent, que son absence à ce moment en aurait été presque plus inquiétante. Le sifflement dans les airs redoublant d'intensité, le jeune homme avança rapidement, et arriva enfin sous le feuillage des arbres. Ses bras le brûlaient, après avoir souffert de la morsure du vent et de la pluie, il profita de cet abris pour repousser sa cape dans son dos et enlever son capuchon, découvrant un visage du même blanc laiteux que la peau de ses bras, et une chevelure en bataille, noire à la base, et blanche sur le reste de la longueur. Du reste, son corps montrait un entraînement physique régulier, ses bras étaient délicats et raisonnablement musclés, le bras gauche étant arrangé d'une singulière façon. On y comptait quatre ou cinq bracelets, très disparates. Quelqu'un qui se serait approché tout près et ayant une ouïe très fine, aurait eu le sentiment... de les entendre respirer. A ce même bras, et du coude au poignet, était attachée une protection de cuir, recouvrant complètement le dessus du bras, accrochée par dessous avec trois liens de cuir, un à chaque extrémité, et un au centre. Il portait un pantalon noir de toile rigide, retombant sur ses chaussures, visiblement des bottes de cuir, noires. Son haut était d'une toile plus fine, et, rattaché par quelques liens de cuir qui le retenaient fermé du bas du cou au milieu du torse, n'avait pas de manches. L'ensemble était complété par une bague représentant une tête de dragon à son majeur gauche, et une boucle d'oreille simple à son oreille. Le bruit d'un battement d'ailes et le bruissement du feuillage des arbres arrivèrent à son oreille, et alors que le sifflement retentissait tout près de lui, deux pattes griffues, humides et glacées, virent se poser sur son épaule laissée nue par la cape rabattue. Un sourire apparut au coin des lèvres du jeune homme qui détourna ses yeux d'un gris sombre, où perçaient des reflets bleus et verts, vers ces deux serres écaillées.
« As tu fini de râler Karzil ?Nous y seront bientôt... et ne cherche pas à me faire croire que tu es assez fatigué pour que je te porte... tu va finir par devenir un peu trop lourd pour ça si tu grandis encore... ! »
Deux yeux perçants virent se placer en face de ceux du jeune homme. Deux yeux bleus, aux pupilles allongées, le regardant fixement. Un mince filet de fumée s'échappait des naseaux de l'animal, tandis qu'une langue rouge et fourchue dépassant de sa gueule produisait un faible sifflement. Le jeune homme considéra la bête à la peau noire et dont les écailles lisses étaient luisantes d'eau de pluie... puis finit par dire :
« ... Non... moi non plus je n'aime pas la pluie... mais que veux tu, il va falloir t'y habituer... aller viens on y est presque... »
Ramenant sa cape sur ses épaules, il donna un petit coup sur les serres du petit dragon, dont le corps n'était guère plus gros que celui d'un chat. Celui ci déploya ses ailes, chacune longue de près d'un mètre et demi, et s'envola, laissant sur l'épaule de son jeune maître quelques égratignures dues à ses griffes acérées. Ce dernier essuya d'un doigt les gouttes de sang qui perlaient, et reprit sa route à travers cette sombre forêt, accompagné du clapotis de la pluie sur les feuilles, et des sifflements de Karzil au dessus de lui qui lui même épiais les bruits des sous bois, prêt à fondre sur une éventuelle proie.
Enfin, au bout d'une demi heure de marche pénible dans cette ambiance sombre, lourde, et orageuse, les deux voyageurs atteignirent l'orée de la forêt et le jeune homme accueillit avec un sourire la vue qui maintenant s'offrait à lui. Entouré par un immense parc, se dressait devant lui un haut manoir de pierre brune. Malgré le rideau de pluie qui s'abattait devant lui, la garçon fut fortement impressionné par ce magnifique château qui rayonnait de magie.
« Nous y voilà donc mon cher Karzil... »
dit-il à mi-voix...
« Le manoir aux quatre vents »